Occident
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Roman
Traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro et Pierre Lespine
Gallimard, Paris
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Occident
II fallait au romancier-poète de "Figure
humaine" et de "La vie éternelle" beaucoup d'audace,
et une étonnante confiance dans ses moyens à
la fois d'écrivain et d'analyste, pour entreprendre
d'écrire ce livre, dont il ne faut pas hesiter
à dire qu'il est le seul authentique roman politique
(ni chronique, ni pamphlet, ni plaidoyer, ni
témoignage ou confession deguisée) qu'aura
produit a ce jour le moment historique que nous vivons. Et
peut-être ne devons-nous pas nous étonner qu'un
tel livre nous vienne d'Italie, où les
symptômes de ce temps se sont exteriorisés avec
plus d'intensité que partout ailleurs.
Une ville, la "cité noire", Padoue, qui est celle de
l'auteur. Ville universitaire qui compte un étudiant
pour quatre habitants. Un personnage central, Franco, chef
de l'organisation néo-nazie "Gruppo d'ordine", dans
l'intimité duquel Camon nous fait entrer, Freud
aidant, plus radicalement que Dostoievski ne fit du
Stavroguine dcs "Demons", qu'il évoque. En face de
lui, Miro, ancien seminaristc, fondateur de "Potere
Rivoluzionario". Il y a parfait accord entre les deux
mouvements sur la necessité strategique
première d'abattre de fond en comble l'edifice
bourgeois. Sur ses ruines, les uns entendent construire, au
nom de l'Occident chrétien, une société
hierarchisée ou les "élites" disposeraient
à leur gré des "inferieurs". Les autres,
mettre fin a l'inegalité. Entre les deux violences,
l'absence du mouvement ouvrier organisé est totale.
II n'y a en tiers que la police, d'ailleurs spontanement
alliée aux néo-nazis dans les affrontements.
Mais des liens plus subtils existent de l'une a l'autre. Les
infiltrations, la contamination entre elles sont constantes.
Tout se passe comme si la violence commune était plus
forte en definitive que les "idées" opposées,
pour aboutir à un egal délire
idéologique. Non le même cependant. Car des
différences subsistent, profondes, dont Camon rend
compte à l'aide de très simples et justes
notations.
Roman politique, roman théorique aussi, d'une
pensée toujours ferme, intrepide et lucide à
la fois. Ainsi, sur la crise de notre temps et le
phénomène gauchiste, ce constat, auquel ne man
que pas la dimension d'une sorte de calme prophétie:
nous sommes aux temps du passage des pouvoirs d'une
bourgeoisie périmée a un proletariat encore
attardé. Passage suspendu. C'est en raison de cette
immaturité des temps que la guerilla urbaine ne
recherche pas la victoire, mais seulement l'humiliation de
l'ennemi.
Roman épique enfin. Les "collages" documentaires
(citations de Codreanu, de Binswanger, de périodiques
extremistes), ainsi que les interventions personnelles de
l'auteur, dont la "neutralité", semblable en cela a
celle de l'analyste, ne fait qu'affirmer la forte
présence, y sont admirablement fondus dans un
mouvement d'invention exasperé, où le
"politique", loin de s'ajouter en corps etranger a la
matière littéraire, comme il en est de tant de
livres qui s'avisent d'y toucher, y est consubstantiel.