Figure humaine
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Roman
Traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, avec la collaboration de Pierre Lespine
Gallimard, Paris
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Figure humaine
"Figure humaine" est la chronique d'une enfance
d'après guerre, dans le village d'une basse plaine,
non loin de Padoue, au sein d'un sous-proletariat agricole
vivant a un stade que l'on n'ésite même
à nommer "medieval" ou de "Tiers Monde" tant il est
en marge de toute civilisation. Au vrai - le narrateur le
dit - l'histoire de cette communauté s'accomplit
"hors du temps", c'est-à-dire "dans la fable", fable
devenue sa "realité " même. Mais d'abord qui
est ce narrateur? La question vaut d'être
posée, car la difficulté d'y répondre
signale l'originalité essentielle de l'entreprise de
Camon. Dans les reflexions qu 'il a consacrées au
livre, P. P. Pasolini relève que, contrairement
à la tradition de "contamination linguistique" qui
(de Dante a Boccace, Verga et le néo-réalisme)
permet à l'ecrivain, par l'emploi du discours
indirect, de faire place dans son reuvre à la parole
populaire, ici la "contamination" s'opère entre
l'auteur tel qu'il est devenu, intellectuel cultivé,
maître des mots, et ce qu'il était hier, petit
paysan misérable plongé de surcroît dans
la honte du dialecte. C'est à cet autre
"lui-même", privé de parole, qu'il tente de
donner la parole. Le "narrateur" de ce livre
"autobiographique" n'est donc pas proprement l'"auteur". De
ce dédoublement subtil, de la tension sans
résolution possible qui vise à
réunifier les termes de l'ambiguité,
naît l'écriture singulieèe du
récit de Camon, sa magie et sa fougue, sa
passionnante réussite.
Récit en forme de monologue, sans presque de poses.
Nous sommes cependant aux antipodes du "flux de conscience"
joycien ou faulknérien. Rien d'intérieur ici.
Ce qui nous est dit avec les mots de l'écrivain
d'aujourd'hui coule à l'allure d'un intarissable
récit de paysan, passant d'un fait a l'autre sclon
les associations d'idées d'une mémoire en
vrac, s'engageant dans les méandres d'apparentes
digressions, sans jamais que se perde toutefois le fil d'un
discours très concerté: car il a quelque chose
à dire, à reconstituer, et le sait. C'est une
sorte de Proust paysan qui reconstruit à nos oreilles
son monde perdu. Il est frappant que le réalisme
proustien en soit finalement exclu. Le temps de la saga
paysanne n'est "retrouvé" que pour être
doublement rejeté dans le rêve. Les tableaux et
anecdotes du narrateur - le rituel des approches amoureuses,
l'abattage du cochon, le passage d'une patrouille allemande
(était-ce il y a vingt ans, il y a vingt mille ans?),
le repas de noce, la sainte de village, l'idiot - s'ouvrent
tous sur le merveilleux, la fable surréelle, parfois
comique, toujours terrible. L 'autre côté du
rêve est l'autre face de ce que Pasolini encore nomme
le "double désespoir" du livre, qui lui donne toute
sa dimension. Aucun "monde vrai" ne s'oppose a ce monde
impossible. Fuir son dénuement sauvage ne sera
possible qu'en rejoignant la Ville. Le narrateur y aspire
avec une ferveur religieuse. Ce sera, nous le savons,
trouver refuge dans un monde où le progrès se
mesure d'abord à la fausse dignité qu'il
engendre, celui de la mediocrité petite-bourgeoise
fière de sa sous-culture et du langage primaire qui
s'y parle: seule nouvelle origine possible.